Février mars 2018
Saynètes de situations vécues / émergence de revendications en vue des élections communales
Pour cette édition du Dazibao 2018, le groupe a unanimement souhaité profiter des échéances électorales pour présenter des doléances aux futurs mandataires élus. Composé de quelques militants politiques rompus origin aires d’Afrique subsaharienne, le groupe a valorisé ses intelligences et expériences multiples et collectives pour promouvoir un dialogue direct avec les représentants politiques communaux.





Parmi les événements du calendrier, un Apéro Politique co-organisé par le CNCD et PAC dans le cadre du festival Tempo Color a été choisi comme tribune pour faire valoir les préoccupations du groupe, en tant que représentant non-officiel – mais néanmoins symbolique – des intérêts des personnes migrantes à Liège. En vue de cet événement, programmé le 18 septembre 2018 à l’Espace Rencontre des Chiroux à Liège, le CNCD (organisateur du Collectif Liège Hospitalière, dont le Monde des Possibles fait partie) a invité les Dazibao à formuler leurs inquiétudes quant à la politique migratoire, quel que soit le niveau de pouvoir, puis spécifiquement au niveau communal.
Le processus pour aboutir d’une consultation à des revendications structurées s’est déroulé en deux temps : d’abord une étape dédiée à la conscientisation du groupe quant aux conséquences des politiques migratoires sur les personnes migrantes et la société belge en général, en sortant du carcan des situations personnelles. Ensuite une phase consacrée à la rédaction de questions en tant que telles à adresser lors de l’Apéro Politique.
Pour faire émerger dans le groupe une problématisation de leurs conditions de vie en Belgique, la comédienne Virginie Conceiçao est intervenue pour soutenir les Dazibao dans la réalisation de saynètes traitant de situations vécues ou observées en Belgique, en raison de leur statut de séjour précaire. Il s’est agi dans un premier temps d’expliquer oralement ces expériences, d’échanger avec les pairs sur le contexte, et d’imaginer des solutions libératoires. Dans un second temps, le groupe a conçu collectivement des dialogues et mises en mouvement pour tenter de retranscrire leur vécu, puis de s’essayer à la pratique théâtrale – bien loin de certaines cultures représentées dans le groupe mais favorisant une expression moins retenue. Cet exercice de libération de la créativité a également aménagé pour les personnes un espace où déposer collectivement le récit d’une expérience déstabilisante ou désagréable en Belgique, phase fondamentale pour atteindre la résilience et surmonter collectivement les traumatismes en s’en délestant. Ont été retenus comme thèmes partagés : la confrontation au racisme et aux discriminations ainsi que la crainte ressentie face au pouvoir policier. En effet, étant actuellement « protégés » par une attestation d’immatriculation faisant office de document d’identité, les demandeurs d’asile risquent à tous moments de basculer dans l’irrégularité de séjour et de se voir détenus en centre de rétention avant une expulsion – souvent violente – au pays d’origine. Certains participants ont poussé l’expérience théâtrale pour évoquer des différences culturelles ainsi que l’actualité, en abordant par exemple la question du respect des aînés ou l’impact des attentats terroristes sur l’hyper-sécurisation de l’espace public belge.
Suite à cette dynamique collective pour prendre conscience des mécanismes aliénants liés au contexte migratoire, les Dazibao se sont assis autour de la table pour choisir ensemble comment transformer ces saynètes en questions concrètes en vue des élections communales. D’un travail de découverte de la structure étatique belge, faisant état des différents échelons de pouvoirs et de leur influence en matière migratoire, a découlé une première liste de propositions d’actions au niveau communal. Pour favoriser une prise de parole démocratique et l’émergence de toutes les opinions, un focus groupe a été réalisé pour faire sortir de cet inventaire 3 grandes préoccupations : la protection des « occupations » de personnes sans-papiers, la lutte contre les discriminations faites aux personnes migrantes et la garantie des droits fondamentaux des personnes lors d’arrestations policières ont alors été sélectionné. Pour faire aboutir la démarche, le groupe a pris contact avec le Collectif Liège Hospitalière, composé d’ASBL et de militants liégeois en faveur des droits des personnes migrantes, qui s’est chargé d’apporter une expertise juridique et technique dans la rédaction finale des questions à soumettre aux 6 partis politiques représentés lors de l’Apéro Politique. Le Collectif CVFE a ajouté à ces 3 thématiques celle des violences faites aux femmes en séjour précaire, rejoignant finalement les préoccupations de la première session du Dazibao, suite à la participation à la pièce-débat « Qui a crié au loup ? ».
L’événement du 18 septembre – n’étant pourtant éloigné que de 3 mois de la formation– n’a malheureusement pas permis de réunir l’entièreté du groupe Dazibao, en raison de la brutalité des procédures d’asile, obligeant une partie du groupe à quitter la Belgique pour un autre pays européen, à vivre clandestinement, ou même à retourner au pays d’origine pour l’un des participants. Néanmoins, la participation déterminante du Dazibao à la réalisation de ces questions a été saluée par le Collectif Liège Hospitalière ainsi que les organisateurs de l’Apéro Politique, car elle a donné du crédit et de la valeur aux débats en faveur d’une Commune plus inclusive et protectrice des personnes migrantes, avec ou sans papiers.
Atelier-débat : saisir le micro pour faire entendre la voix des « sans »
Pour cette dernière session du Dazibao 2018, le groupe – de plus en plus nombreux – a transformé son appétit pour la découverte et le débat en méthodologie d’auto-éducation, pour questionner la fatalité du déclassement social des personnes migrantes (situation dans laquelle se trouve une personne occupant un emploi pour lequel elle possède des qualifications supérieures à celles normalement requises). En effet, les demandeurs d’asile, lorsqu’ils arrivent en Belgique, peinent à faire valoir leurs compétences et qualifications, et font face à de nombreuses difficultés pour accéder au marché de l’emploi. De ce fait, les personnes d’origine étrangère renoncent bien souvent à leurs aspirations pour se reconvertir vers les métiers du nettoyage ou du bâtiment notamment – que Joseph Gatugu (chercheur au CEDEM, centre d’études de l’ethnicité et des migrations de l’Université de Liège) appelle « l’ethnostratification dans les segments professionnels inférieurs » – parfois loin des activités exercées au pays d’origine. Dans ce contexte, l’économie sociale et solidaire fait office « d’occasion » pour les personnes migrantes de créer leur propre emploi et de permettre de tisser des liens sociaux dans le pays d’accueil.





La production emblématique du Dazibao pour cette session a ainsi consisté en une prise de parole publique lors d’un colloque qui s’est tenu le 18 décembre 2018 à la Maison des Sports de Liège, à l’occasion de la journée internationale des migrants. Co-organisé avec le projet Univerbal (interprétariat en milieu social) du Monde des Possibles, il a porté sur le sujet suivant : « Mobilité des compétences des personnes migrantes : opportunités d’inclusion socioprofessionnelle en économie sociale et solidaire ».
Alors que se dessinait initialement un événement autour des initiatives entrepreneuriales portées par les personnes migrantes, auquel les Dazibao étaient simplement invités à assister, le groupe s’est saisi de l’occasion pour y trouver une tribune à la question de la disqualification sociale subie dès l’introduction de la demande d’asile, et ce jusque bien après la fin du parcours d’intégration. Car si la détermination individuelle et la force du collectif est effectivement nécessaire à l’accès à l’emploi, elle n’est pas suffisante face à un environnement peu propice à l’insertion socioprofessionnelle des personnes migrantes. Il a donc semblé impératif au groupe d’ajouter cette question préliminaire aux débats du colloque.
D’abord, un atelier philosophique mené par Stéphanie Frank de l’ASBL Philocité a servi de déclencheur – voire même de détonateur ! – pour faire émerger la question de désaffiliation parmi les participants, suscitant de nombreux et vifs échanges sur la distorsion entre la situation professionnelle occupée au pays et les faibles perspectives d’employabilité des personnes migrantes en Belgique. Les participants ont rapidement pu établir un inventaire des obstacles rencontrés à l’accès au marché du travail, et notamment la difficulté à faire valoir l’équivalence de son diplôme, à surmonter les préjugés racistes et la discrimination parmi les employeurs, à récréer un réseau professionnel dans un environnement inconnu, mais aussi l’inadaptation de l’offre en matière d’insertion, qui ne permet pas un véritable accompagnement des personnes migrantes dans leur recherche d’emploi. En effet, le groupe a longuement débattu des violences institutionnelles en matière d’intégration, et notamment la pression exercée par certains CPAS sur les réfugiés reconnus par le conditionnement du revenu d’insertion sociale au suivi de formations courtes débouchant prioritairement sur des métiers en pénurie, et ne valorisant pas les acquis académiques et volonté de poursuivre leurs études des individus. Enfin et surtout, les Dazibao ont pointé l’absence de titre de séjour comme obstacle principal à l’accès à l’emploi, ouvrant à l’inverse la voie à l’exploitation et à la traite des êtres humains.
Pour donner du corps à ces constats, le groupe a articulé ses réflexions aux apports des modules sociaux, à des visites culturelles (au Théâtre de Liège, immersion dans l’installation de Chi-Yung Wong « To see the world in a grain of sand », et au Musée de la métallurgie de Liège) des rencontres déterminantes avec la Voix des Sans Papiers de Liège et les membres de l’Ecole des Solidarités, qui ont permis au groupe de dresser ensemble un tableau de la société d’accueil, de ses atouts et de ses imperfections. En s’immergeant de cette manière dans son environnement, en s’imprégnant des différences structurelles et culturelles, les participants se sont sentis renforcés dans leurs capacités à revendiquer et à agir de manière commune.
Pour la seconde phase de cette expérience, le groupe s’est réuni pour réfléchir à la meilleure manière de transmettre sa réflexion critique lors du colloque. En raison de la configuration de cette matinée, 2 formules d’interventions ont été choisies : assurer l’introduction de la matinée en lisant un texte rédigé par le groupe ; animer un atelier-débat autour de la disqualification sociale, avec le soutien technique de Joseph Gatugu. Une rencontre préalable avec les stagiaires du projet Univerbal, aussi impliqués dans l’organisation, a encouragé encore davantage chaque participant à apporter sa pierre à l’édifice commun en partageant son vécu, ses aspirations, mais aussi en envisageant de manière plus large la problématique traitée, en incluant toutes les personnes migrantes dans le propos, et non uniquement les demandeurs d’asile. Le groupe a alors décidé de se diviser en 3 pour rédiger son discours, et d’utiliser les matériaux issus de l’atelier mené avec Philocité pour amorcer le dialogue dans l’atelier-débat thématique. Pour chaque partie du texte, le groupe a répertorié ensemble chaque sujet clé à aborder, chaque doléance à transmettre. Car plus qu’une mobilisation tribunitienne, les Dazibao ont souhaité profiter du micro pour interpeller directement le public sur cette désaffiliation subie, mais plus encore sur l’inhumanité d’une politique d’asile qui fragilise, relègue socialement et finalement exclut.
Et la réalisation de cette action emblématique a été remarquablement accueillie, ouvrant des débats constructifs sur les moyens d’inclusion des personnes migrantes avec un public nombreux et impliqué (actes du colloque dans les liens ci-dessous). Fort de cet engouement, le groupe a souhaité garder contact via les réseaux sociaux pour poursuivre son implication dans les actions du Monde des Possibles, et valoriser cette nouvelle militance, émancipatrice et créatrice de lien social.
