Dazibao 2019

Février mars 2019

Le corps comme étendard : Du théâtre pour sortir (de) ses blessures

Les sessions Dazibao de mars et juin 2019 ont toutes deux bénéficié d’une collaboration avec le Théâtre de Liège, dans le cadre du Réseau Bérénice (Interreg, lutte contre les discriminations). Fort de deux années de créations artistiques en lien avec les questions d’exil et de discriminations, le Théâtre de Liège a proposé aux Dazibao de travailler l’interpellation politique par le biais de l’expression scénique grâce au concours de deux comédiens issus de l’ESACT (École Supérieure des Arts de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Conservatoire Royal de Liège) : Ferdinand Despy pour la session de mars 2019, puis Baptiste Montagnier en juin 2019.

La préparation de ces ateliers s’est focalisée sur l’identification par le groupe des violences subies durant le parcours d’asile, mises en rapport avec l’animosité insidieuse du discours politique et médiatique en Belgique. Afin de muscler l’imaginaire des participants sans entraver leur liberté de proposition, les comédiens ont tenté de travailler autour de prises de paroles individuelles et spontanées, en jouant sur le rythme, le volume sonore et la choralité du groupe, pour arriver à incarner par des postures corporelles symboliques les droits considérés comme bafoués : représenter la déshumanisation des demandeurs de protection internationale, des corps parqués dans des centres ouverts, semi-ouverts ou fermés, lieux qui viennent entraver leur dignité. Ces « tableaux » humains s’ancrent dans un « théâtre démocratique du réel » – une relation directe avec le présent défendue par Milo Rau – pour évoquer un vécu douloureux en plaçant les participants comme auteur.e.s à part entière du processus créatif, en cohérence avec notre démarche d’éducation permanente.

Pour accueillir ces 2 sessions, l’HELMo-ESAS (École Supérieure d’Action Sociale) a mis à disposition un local pour les répétitions, ainsi que le hall d’entrée pour les performances finales. Les pelouses du parc de la Chartreuse ont également servi de « théâtre de verdure » improvisé pour la session de juin. Les étudiants assistants sociaux et éducateurs ont ainsi pu découvrir le travail réalisé par les groupes et partager ensuite avec les demandeurs de protection internationale sur leurs vécus. Le Dazibao, s’il a pour but de renforcer les capacités du groupe dans l’accès à et la défense de leurs droits fondamentaux, a également dans son ADN une finalité sociétale : faire connaître à un public non-acquis les conséquences de politiques migratoires criminalisantes et punitives. Ces moments d’échanges sont précieux, car ils permettent de part et d’autre de confronter les a priori et de faire dialoguer des mondes qui interagissent rarement d’ordinaire.

Au point de départ du travail est la constatation que les participants de l’atelier ont beaucoup de choses à dire, d’idées à défendre et à confronter à un public. Des propos qui, au-delà d’une volonté de témoigner de la situation douloureuse et périlleuse des « migrants », visent aussi à interroger et à soumettre à la critique l’Histoire et les dispositifs (politiques, économiques, sociaux, etc.) qui aboutissent à une telle situation.

Des nécessités habitent donc l’atelier artistique de cette session : embrasser la problématique de la migration de manière plus large que celle proposée par les médias dominants, joindre le témoignage d’expériences personnelles à la pensée du système qui les permet, et surtout ne pas se poser comme victimes de cette réflexion/narration. Essayer autant que possible de substituer le récit d’une expérience vécue et subie à une pensée active, une enquête intellectuelle (et sensible) des forces qui se confrontent autour d’un trajet migratoire. En somme, se battre contre la représentation du « migrant » comme objet de la migration, et pas comme sujet.

Tout cela, en gardant comme impératif de trouver une traduction artistique (en l’occurrence théâtrale) à cette pensée. Car traduire, c’est une façon de penser un discours, de le décrypter, de le réinventer. Nous partons du postulat que donner une forme théâtrale à cette pensée, c’est à la fois s’en rendre maître et à la fois commencer à imaginer une de ses alternatives. Nous avons donc comme objectif, au-delà de réfléchir à ce qui est, à ce qui tisse notre réalité, de commencer à penser à ce qui pourrait être autrement.

Inspirés par le nom du projet proposé par le Monde des Possibles, nous avons décidé de travailler à partir de l’idée-même du « Dazibao ». La création d’une affiche visible par tous, mue par l’initiative de citoyens qui souhaitent porter leur parole au plus grand nombre, hors du circuit étatique. Une affiche qui porte des idées fortes, nécessaires, qui ne prend pas forcément le temps de les développer mais qui prend le parti de frapper les yeux, d’attirer les consciences et de permettre la réflexion a posteriori sur des questions qui pourraient passer à la trappe. Mais une affiche théâtrale. Là où le papier et l’encre faisaient fleurir les murs des cités de Chine, ici ce sont les corps, les pensées et les voix des participants de l’atelier qui feront fleurir cette affiche dans l’imagination de ceux qui assisteraient au travail.

De nombreuses thématiques souhaitent déjà occuper l’espace de cette affiche, le groupe  a tenté de faire un choix parmi elles :

  • L’Eldorado mensonger véhiculé par les récits de ceux qui sont déjà partis en Europe. Création d’un imaginaire magnifié de l’Europe qui pousse les gens à quitter leurs pays pour la rejoindre, et trouvent leurs illusions confrontées à la réalité.
  • Les responsables seraient les politiques qui votent des lois qui discriminent et menacent les migrants. Ils sont aussi responsables des actions coloniales et postcoloniales qui affaiblissent l’Afrique.
  • Les véritables responsables seraient les multinationales qui aujourd’hui sèment la pauvreté en Afrique et forcent les populations à fuir la misère et chercher asile dans les pays riches.
  • Pourquoi une telle usine d’armement dans un pays qui n’est pas en guerre ? Pourquoi les armes déferlent en Afrique, sorties de nulle part ? Ne pouvons-nous pas reconvertir ces usines pour fabriquer des produits inoffensifs, et durables ? Changer de savoir-faire. Trafic de diamants à Anvers. Cobalt pour les smartphones.
  • Le racisme. Pourquoi certaines personnes quittent-elles le trottoir pour ne pas me croiser ? Pourquoi y a t-il autant de préjugés et de peur en Europe? Comment représenter ce racisme aujourd’hui ? Les stéréotypes coloniaux sont-ils toujours de mise ? Le racisme s’incarne-t-il autrement à notre époque ?
  • Les représentations des réfugiés font d’eux des personnes qui viennent en Europe pour chercher plus de confort, profiter de la richesse du pays, profiter des avantages sociaux des citoyens européens. Le vocabulaire utilisé s’appuie souvent sur le champ lexical de l’invasion, du danger, de l’épidémie. Comment briser cette image et faire entendre aux citoyens que la plupart des réfugiés sont poussés hors de chez eux par la nécessité de fuir la misère et la mort ? Faire entendre qu’on ne brave pas tant de dangers sans avoir de bonnes raisons de le faire.
  • Mettre en conflit les déclarations officielles de l’état belge et de l’Europe (Déclaration des droits de l’Homme, Convention de Genève, pacte de Marrakech, etc.) avec les situations concrètes auxquelles ont été confronté les réfugiés.

Avec les récentes élections en Belgique et la montée des populismes d’extrême droites dans de nombreux pays d’Europe (France, Italie, Allemagne, Hongrie, Autriche, Grèce, Finlande, Slovaquie, Danemark, Suède, Lettonie, Bulgarie…), démonter le discours dés-informationnel dominant (à propos de la migration) est l’une piste artistique et militante soumise au groupe du Dazibao. Empoisonner le discours en mettant en exergue ses paradoxes, en découvrant la pensée raciste qui le sous-tend, en le mettant en rapport avec un texte comme celui du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire. Travailler enfin à la mise en avant des possibilités et nécessités de convergence des luttes en cette période politique riche de mouvements contestataires. Les réfugiés peuvent-ils trouver des alliés politiques qui souffriraient des mêmes oppresseurs ? En quoi la question migratoire peut-elle être un chemin possible vers une issue politique, économique et environnementale, une main tendue au désespoir et à la colère des peuples européens ?

Le groupe Dazibao de mars 2019 a finalement fait le choix de travailler sur la dénonciation du Règlement Dublin, de nombreux participants étant eux-mêmes concernés par cette disposition injuste qui oblige les demandeurs de protection internationale à mener leur procédure d’asile dans le premier État d’entrée dans l’Union Européenne, quelle que soit leurs attaches dans ce pays. Cette décision collective a été très rapide et spontanée, malgré l’hétérogénéité des personnalités de la formation : pays d’origines, culture, niveaux d’études, causes d’exil… Ici réside également l’objectif déclaré de la formation : les demandeurs d’asile ne constituent pas une catégorie homogène d’individus similaires. Chaque parcours est unique, même pour une cause de persécution comparable. Néanmoins, la procédure de protection internationale fait fit de ces singularité et y oppose un système inflexible, verrouillé. L’ambition du Dazibao est de mettre en place les conditions d’une capacité à avoir prise sur le monde de manière collective, de faire déceler les accointances entre des personnes parfois très différentes mais réunies par la force des choses, et de faire groupe malgré l’adversité. Permettre d’advenir comme sujet dans sa propre condition de personne migrante, et non plus prisonnier d’une considération enfermante, et désigné par un numéro de référence. En faisant le choix unanime de faire état des dérives du système Dublin, le groupe a posé la première pierre vers une réflexivité commune de l’action : « Tous réfugiés, tous Dublinés : tous renvoyés ? ». Les ateliers théâtraux associés aux séances d’échanges socio-juridiques se sont alimentés mutuellement afin d’affiner un positionnement commun sur ces questions (cf. Carnet de bord des ateliers théâtre de Ferdinand Despy, traces).

Néanmoins, l’ambition et l’enthousiasme du groupe de juin 2019 ont quant à eux été freinés par la réalité brutale de leur situation : la formation a été ponctuée pour les participants par la réception de décisions – négatives – concernant leur procédure d’asile, de rendez-vous à répétition dans les instances d’asile – violence institutionnelle d’un parcours long et fastidieux – ou de mauvaises nouvelles des proches restés au pays… La disponibilité mentale de chacun est bien évidemment fonction de ces événements. Le choix du groupe s’est finalement porté sur une réalisation plus modeste mais frappante : la reconstitution d’une photographie de la mobilisation des Gilets Noirs. Ce mouvement autogéré de sans-papiers parisiens est source d’inspiration et figure d’exemple pour les Collectifs de lutte sans-papiers, de par sa structure horizontale comme du fait de la force de ses actions. Quelques modifications ont été apportées par le groupe au discours afin de correspondre aux messages à partager et au format théâtral. Cependant, le groupe n’a pas souhaité présenter sa performance finale devant un public, faute de confiance et d’énergie suffisante. Le Dazibao accueille un public en grande détresse psychologique et doit pouvoir s’adapter aux besoins exprimés ; ne pas forcer l’aboutissement d’une réalisation finale mais plutôt favoriser le processus, pour ne pas tomber dans un prosélytisme de l’éducation permanente.

Description de la forme finale de la création de juin 2019 :

1) Présentation du groupe de ce qu’est un « Dazibao », et de leur volonté de présenter au public leur propre Dazibao théâtral.

2) Mise en place, chacun son tour, de quatre manifestants (postures figées) puis de trois policiers.

3) Une fois l’image complète mise en place, l’action prend vit et on entend les cris des manifestants et des policiers.

4) Tout se fige de nouveau. Syprian inscrit le titre de cette image, et Mamoudou (remplacé aujourd’hui par Rama) décrit la photographie.

5) Mamoudou devient un personnage de la scène et tente de s’enfuir. Il est interrompu par un policier qui l’immobilise avec une bombe lacrymogène. Un autre manifestant est brutalement arrêté par un autre policier, et un troisième manifestant est arrêté par trois autres policiers. Seul le personnage principal de l’image précédente reste dans la position initiale.

6) Ce personnage quitte sa posture et vient en avant-scène, puis fait entendre la citation de Brecht. Une autre comédienne (Rama) quitte sa posture et vient en scène pour entamer la citation des Gilets Noirs. Chaque comédien ou comédienne quitte à son tour sa posture pour venir lire une partie de la citation. À la fin, tous scandent la demande de papiers pour tous des Gilets Noirs.

La forme théâtrale est délicate à aborder avec des personnes culturellement peu habituées à cet art et parfois même perplexes devant lui. Néanmoins, elle peut devenir un véritable vecteur de démocratie culturelle qui permet d’accompagner une production – si modeste qu’elle soit – d’une pensée critique, en démarrant de la réalité de chacun et de la vérité d’un groupe. La variété des formes d’expression culturelle proposée dans le Dazibao doit être considérée comme autant de courroies de transmission des messages de chaque collectif. Néanmoins, il doit être noté qu’un temps d’adaptation est nécessaire pour certains participants afin de s’approprier ce mode d’expression souvent nouveau, en tous cas sous sa forme occidentale. A ce titre, il faudra réfléchir pour 2020 à intensifier les séances artistiques, ou à allonger de quelques jours la formation, afin de passer à une étape de concrétisation supérieure : passer de l’expression à l’action, pour sortir collectivement de la place assignée par les rapports sociaux aux personnes d’origine étrangère, dans un système qui muselle l’étranger.

Regardez-moi, regardons-nous : portraits revendicatifs, identité des « sans »

Le groupe Dazibao d’octobre 2019 avait la particularité d’avoir transité – longuement pour la grande majorité – dans d’autres pays européens avant de déposer une demande de protection internationale en Belgique (leurs procédures précédentes à l’étranger s’étant clôturées négativement). Un certain niveau de conscientisation, un recul et une réflexion sur leurs propres situations migratoires étaient déjà bien réels, ainsi qu’une volonté de partager expériences et pensées critiques. Le mode d’expression choisi s’est ainsi rapidement orienté vers la conceptualisation de slogans bruts : une manifestation immédiate et sans détour d’une perception politique de la réalité migratoire. Plus encore, les participants ont souhaité mettre en lumière « l’après », dans une capacité de projection rare : envisager directement la « pire » des situations, celle d’une clôture négative de la procédure d’asile.  S’imaginer déjà « sans-papiers » et s’ancrer dès maintenant dans la lutte, pour la soutenir et la réinventer afin d’induire des changements juridiques ; croire au pouvoir transformateur du collectif.

Afin d’affiner ces slogans, le groupe a su tirer les enseignements de la pièce « Sabordages » réalisée par le Collectif Mensuel, à laquelle le Théâtre de Liège a convié le groupe. Cette performance théâtrale hors du commun met en scène l’évolution catastrophique de l’île de Nauru, située dans le Pacifique et considérée dans les années 70 comme l’île « la plus riche du monde » en raison de ses réserves de phosphate. Entre pillages de ressources naturelles, corruption et désastre économique et écologique, le groupe Dazibao a établi un parallèle direct avec de nombreux pays africains et les causes menant à l’exil. Cette création romancée a permis au groupe d’alimenter son cheminement intellectuel vers des revendications communes ancrées dans un héritage commun de l’Histoire des (dé)colonisations.

Le travail d’élaboration des slogans s’est réalisé en différentes étapes : lors de la première phase, il s’est agit d’établir un état des lieux des réseaux de lutte en faveur des droits des sans-papiers à Liège, en Belgique et en Europe pour connaître leurs champs d’actions. Un travail de recherche a ainsi été nécessaire, à croiser avec les connaissances des participants. Le groupe a ensuite tiré de cette cartographie les revendications des différents Collectifs, qui coïncident souvent, malgré des supports d’expression différentes. Les participants ont alors pu sélectionner et perfectionner des messages partagés par le groupe, puis trouver dans leur propre langue les mots adéquats – les participants au Dazibao étant multilingues – et enfin une traduction adaptée en français, le destinataire étant les autorités belges. Afin de faire le lien avec le Dazibao NTIC, les slogans ainsi réalisés ont été mis en page lors de séances d’initiation au graphisme animées par Cédric Jansen, graphiste et membre fondateur de Siriuscoop.  Cependant, l’ambition visuelle initiale du groupe s’est heurtée à la fracture numérique : seuls deux participants avaient déjà manipulé un ordinateur, les autres découvrant l’outil informatique. Les échanges lors de ces séances se sont alors focalisés sur les représentations culturelle de l’image, la signification des couleurs, des formes, davantage que sur l’objectif d’une réalisation aboutie. Le Dazibao, s’il met à disposition des participants des outils d’expression, ne peut présumer du contenu ni de la forme que prendront les revendications de chaque groupe, singulier dans sa composition comme dans l’environnement dans lequel il évolue. Les expériences d’émancipation politique et intellectuelle se nourrissent d’activités uniques et non standardisées. La personne migrante n’existe pas : l’exil ne définit par la personne, ce sont des individualités qui la subissent, de manière différente et singulière.

Afin de mettre des visages derrière ces phrases et d’humaniser au maximum la démarche,

les Dazibao ont proposé au photographe Manuel Martin, membre de l’équipe Sirius qui accueillait la formation, de tirer des portraits des participants brandissant leurs slogans imprimés. Le Dazibao s’est ainsi clôturé sur une séance-photo dans un studio improvisé, le groupe se prêtant volontiers au jeu. Chaque participant a pu également passer derrière l’objectif et profiter d’un matériel professionnel pour réaliser eux-mêmes les images du groupe. Le résultat de ces clichés ont été publiés dans le Journal des Possibles (numéro de janvier 2020) et remis au groupe pour une diffusion auprès de leurs réseaux.

Pour cette session, le groupe a souhaité saisir l’opportunité de faire entendre un message, en utilisant les arts numériques comme un outil au service de leurs revendications, plutôt qu’en tentant de les enluminer :

le contenu en premier, pas l’écrin, pour questionner tout un système en affirmant les droits des plus marginalisés. Cependant, le résultat de ces réalisations a bénéficié de la patte artistique de Manuel Martin pour un rendu esthétique certain. Au delà de la transmission d’un message, il s’est ainsi agit par ricochet de valoriser l’image de ces personnes torturées, rejetées et abîmées par la vie : faire renaître la confiance en soi par des portraits valorisants, redevenir « dignes » et légitimes à ses propres yeux afin de s’affranchir également de ses propres préjugés, comme autant de chaînes à son épanouissement.

Pour la dernière session Dazibao de 2019, nous avons souhaité expérimenter un format hybride, afin de tester de nouvelles formes d’interactions et d’émancipation via l’expérience de la convergence des luttes. Le processus s’inscrit pour les Dazibao dans la volonté exprimée de rencontrer de nouveaux publics et de confronter des idées avec une audience « non-acquise » ; sortir de l’entre-soi et bénéficier d’une mutualisation des savoirs.

Grâce à l’accueil de la formation dans les murs de l’Athénée Maurice Destenay, une première rencontre a pu être organisée entre les Dazibao et une classe de jeunes adultes de 6ème année en sciences sociales. Grâce à leur enseignante, Vinciane Thiry, le groupe est engagé depuis deux ans dans le projet Culture École intitulé « Atlas of transitions », avec le Théâtre de Liège : « L’autre émoi ». C’est d’ailleurs par ce biais que la connexion entre nos institutions a pu se réaliser. Cette classe a la particularité de vivre une situation discriminatoire dans son propre établissement, puisqu’il s’agit des dernières étudiantes à pouvoir porter le foulard suite à un arrêté Communal d’interdiction. Cependant, dans un abracadabrantesque imbroglio administratif, il est interdit à ces jeunes femmes de continuer à côtoyer leurs camarades d’autres classes au sein du bâtiment ; leurs cours ont ainsi lieu dans des locaux isolés, leur droit d’entrer dans le reste de l’Athénée étant cantonné à des situations « d’urgence ». Il a alors été proposé à ce groupe déjà confronté au rejet et aux Dazibao de participer conjointement à la séance animée par le MRAX et portant sur la thématique suivante : « Discrimination des personnes d’origine étrangère » durant une matinée. Suite à ces échanges agités, teintés de sentiment d’injustice et de révolte, l’après-midi a été consacré à la recherche constructive d’issues et de revendications communes aux deux groupes : tenter de se réunir autour d’un combat commun malgré des profils et parcours différents, déceler une universalité dans la capacité à produire grâce à la pluralité des cultures. Les thématiques se sont orientées vers l’accès au séjour, au travail et plus généralement sur le droit au respect de la dignité (cf. photos de l’atelier).

Pour la deuxième rencontre, un enjeu créatif artistique s’est imposé naturellement : la volonté de visibiliser et diversifier le support des messages afin de multiplier les potentiels récepteurs. Il s’est ainsi agit d’organiser la rencontre entre les Dazibao et un groupe de jeunes issus de la formation Redém’arts. Cette partie est développée plus en détails dans la partie « Redém’arts » de ce rapport EP. Néanmoins, nous avons souhaité valoriser la première séance de cette série dans ces pages, afin d’en saisir les contenus et objectifs dans le cadre spécifique du Dazibao. Pour cette première confrontation, les animateurs ont choisi de ne pas interférer dans les échanges, afin de favoriser la spontanéité et d’obtenir un aboutissement le plus proche possible de la réalité de ce groupe hétérogène. Le tour de présentation a alors rapidement laissé place à la description des conditions de vie des demandeurs d’asile, leurs craintes, la dévalorisation dont ils font l’objet et le manque de perspectives conformes à la dignité humaine : une vie « d’errance » sans papiers ou un retour forcés vers leurs persécuteurs. De nombreux questionnements ont immédiatement émergés en réaction, mais aussi et surtout une réflexion critique sur un système oppresseur des personnes migrantes et de toutes personnes précarisées. Un écho direct à la condition des NEETS (« Not in Employment, Education or Training ») et au manque de trajectoires alternatives pour échapper à la rupture sociale. Ces débats ont abouti à un état des lieux pêle-mêle des injustices vécues et constatées en lien avec les questions migratoires : le commerce des armes, l’accueil des réfugiés, le profilage ethnique, la violence des centres fermés, le racisme, le rejet, la déshumanisation, Frontex et les noyades en Méditerranée, l’hypocrisie coupable d’une non-politique migratoire, etc. Dans une procédure sociocratique, des thématiques phares ont été sélectionnées par le groupe avec un objectif précis : transformer ces revendications/interpellations en visuels grâces aux outils graphiques maîtrisés par le groupe Redém’arts. Comme décrit dans la partie Redém’arts de ce rapport EP, ces affiches coréalisées ont fait l’objet de l’exposition « Systèmes ».

Ces deux séances avec deux groupes différents, axées sur un postulat d’égalité et de formation mutuelle, ont permis de part et d’autre de confronter des idées et d’avancer ensemble vers la conviction d’une nécessité d’émancipation via la solidarité dans les luttes. Ces échanges ont trouvé leur prolongement dans la participation active des Dazibao à la mobilisation du 18 décembre 2019 en faveur de la régularisation des sans-papiers à Liège, qui a débouché sur l’adoption d’une motion Communale le 3 février 2020. Une manière de passer le témoin entre le Dazibao et les activités du Collectif Liégeois de soutien aux sans-papiers, et pour les participants de poursuivre leur cheminement intellectuel vers une implication dans la lutte collective.

Dazibao de mars et juin 2019 – collaboration avec le Théâtre de Liège

Ces sessions, axées sur les questions d’exil et de discriminations, ont impliqué des comédiens de l’ESACT. Les ateliers visaient à explorer les violences subies pendant le parcours d’asile, en utilisant l’expression scénique pour interpeller politiquement. Les participants ont incarné symboliquement les droits bafoués à travers des postures corporelles, dans un « théâtre démocratique du réel ». Le projet a été accueilli par l’HELMo-ESAS, impliquant étudiants et demandeurs d’asile. Les thèmes abordés incluent le mensonge de l’Eldorado européen, la responsabilité des politiques et des multinationales, le racisme, les stéréotypes sur les réfugiés, les contradictions des déclarations officielles et la critique du Règlement Dublin. Le texte souligne l’importance de confronter les a priori, de sensibiliser sur les conséquences des politiques migratoires et de favoriser des échanges précieux entre des mondes souvent séparés. Le Dazibao cherche à donner une voix collective aux demandeurs d’asile, dénonçant les systèmes injustes et favorisant une réflexion commune. La réalisation artistique vise à traduire théâtralement les pensées, encourager l’imaginaire et questionner les possibles alternatives.